L'enquête du procureur Jim Garrison

  Aujourd'hui – et, à mon avis, pour encore un bon bout de temps –, Jim Garrison demeure incontestablement l'homme le plus célèbre parmi tous ceux qui ont cherché à découvrir la vérité sur l'assassinat du président Kennedy. En effet, il fut le seul à avoir engagé des poursuites judiciaires dans cette affaire, en inculpant un dénommé Clay Shaw pour "conspiration contre le président des États-Unis".

  NB : Cette page n'a pas pour but d'analyser les éventuelles implications de David Ferrie ou Clay Shaw dans l'assassinat de JFK, mais uniquement de présenter le déroulement de l'enquête de Garrison. Pour plus d'informations sur ces deux personnages, rendez-vous sur les pages qui leur sont consacrées.

 

 

Petite biographie

  Né le 20 novembre 1921 dans la petite ville de Knoxville, Iowa, et décédé le 21 octobre 1992 à La Nouvelle-Orléans, Louisiane, Earling Carothers Garrison change son nom en "Jim" au début des années 1960.

  Sa famille s'installe à La Nouvelle-Orléans alors qu'il n'est encore qu'un enfant.

  Il rejoint l'armée américaine en 1941 et combat en France et en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale en tant que pilote d'artillerie. Puis il entreprend une courte carrière au FBI de deux ans.

  En 1958, il intégre l'équipe du procureur de La Nouvelle-Orléans en tant que substitut. Très populaire au sein de la ville, la démocrate qu'il est accéde au niveau supérieur en 1961 en devenant procureur de La Nouvelle-Orléans. Il s'implique dès lors pleinement dans son rôle. Il lutte notamment contre la prostitution et n'hésite pas à s'attaquer aux "gros poissons" comme par exemple son prédécesseur Richard Dowling et l'un de ses assistants, les accusant d'activité criminelle. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il fut très actif.

 

 

L'enquête sur l'assassinat de Kennedy

  Garrison fut particulièrement affecté par la mort de Kennedy, homme qu'il respectait et appréciait. Mais il ne faut pas du tout croire que sa passion l'emporta sur sa raison et que, dès le 22 novembre 1963, il se mit à imaginer des théories du complot en veux-tu en voilà. En fait, il n'était pas du tout destiné à enquêter sur ce drame. Mais, comme il l'explique lui-même dans son livre en parlant de Lee Harvey Oswald :


"De plus en plus de détails sur sa vie furent aussi rendus publics, y compris le fait qu'il avait passé l'été précédent à La Nouvelle-Orléans. En tant que district attorney (procureur) de cette ville, je dus ouvrir une enquête pour tenter de déterminer les raisons du séjour d'Oswald dans notre juridiction et découvrir d'éventuels complices (...) Dans le cadre de nos recherches sur les possibles complices d'Oswald en ville, nous decouvrîmes que l'assassin présumé avait été vu en compagnie d'un certain David Ferrie."

  

 

  On l'accusa d'avoir mené cette enquête uniquement dans le but de répondre à la soif de reconnaissance et de pouvoir que les médias lui attribuèrent sans la moindre preuve. Ainsi, grâce au "boum" médiatique que son enquête suscita, il fut accusé de vouloir à tout prix accéder à la présidence des États-Unis. Théorie dépassant le ridicule. Drôle de stratégie de la part d'un homme souhaitant accéder à la présidence des USA que d'accuser son propre gouvernement de conspiration. Autrement dit, d'accuser le gouvernement élu par le peuple. Son enquête, en effet, dérangea terriblement. Garrison fut lamentablement lynché par les médias, car ce qu'il disait, bien que n'étant pas faux, dérangeait énormément. On n'était tout simplement pas prêt à admettre que l'image démocratique des USA pouvait être à ce point fragilisée. 

Les médias, dans cette affaire, eurent d'ailleurs une attitude à peine qualifiable, voulant constamment discréditer le procureur en l'accusant de tout et n'importe quoi.

 

  Alors que l'enquête de Garrison atteignait son paroxysme en matière de tapage médiatique, le bureau du procureur reçut des centaines de lettres de soutien provenant du monde entier. L'une d'entre elles avait été écrite par un certain John Miller, un inconnu affirmant être un industriel du pétrole à Denver, Colorado. Dans sa lettre, il proposait une aide financière à Garrison dans le cadre de son enquête. C'est alors qu'il décida de rendre visite à ce dernier (ce qui suit est tiré du chapitre 10 du livre de Garrison) :

 

"Il me dévisagea.

    – Vous savez, je suis un de vos premiers admirateurs.

(...) J'avais rassemblé, pour les lui montrer, quelques clichés photographiques traités d'une façon révolutionnaire. Ils montraient de façon incroyablement précise – et douloureuse – la façon dont le président Kennedy avait été atteint. Les préliminaires établis, je lui en tendis un.

    – Ils ont été agrandis et traités de façon à montrer des détails jusque-là indiscernables.

    – Splendide, dit-il, j'aimerais beaucoup les voir.

  Mais il était déjà à l'autre bout de la pièce, contemplant mes photos de guerre.

(...)

    – Je doute que vous ayez vu ces détails auparavant, repris-je en montrant de nouveaux clichés. Nous venons de les recevoir de New York.

  À présent, il se trouvait à la fenêtre (...) Je n'avais jamais reçu un visiteur qui tenait aussi peu en place. Il commençait à me donner le tournis (...) Par hasard, il se retrouva assis en face de moi. Je sortis un grand cliché montrant le moment du coup de feu fatal et le lui fourrai dans les mains.

    – Vous aurez peut-être envie de voir celui-ci, dis-je. Sur cet agrandissement, l'explosion semble avoir été provoquée par une balle à fragmentation.

    – Je sais... je sais, dit-il en repoussant le cliché sur mon bureau. Une terrible tragédie.

  Il se pencha au-dessus de la table et ramassa les preuves pour en faire une pile bien nette. Puis il se rassit et me dévisagea.

    – Inutile de me montrer ces choses. affirma-t-il. Je sais que vous avez mené une enquête très efficace, si l'on considère le peu de moyens dont vous disposiez.

  Il m'étudiait d'un air pensif.

    – J'ai remarqué que la presse locale ne vous a pas épargné ces derniers jours, reprit-il. Cela ne vous blesse-t-il pas ?

    – Bien sûr.

    – Combien avez-vous pour mener votre enquête ?

  Je ne m'attendais pas à un tel aplomb.

    – Si vous voulez le savoir, répondis-je, pratiquement rien.

    – Combien d'hommes travaillent avec vous là-dessus ?

   – Moins que ce que vous croyez. Deux assistants procureurs, parfois trois. Et une poignée d'enquêteurs.

    – C'est tout ? fit-il, incrédule.

    – C'est tout.

    – Alors, comment avez-vous fait pour remonter jusqu'à Guy Banister (un suspect de Garrison) ? demanda-t-il.

  J'hésitai. Il n'y avait rien eu sur Guy Banister dans la presse. Je n'avais jamais parlé de Banister. Cet homme en savait beaucoup plus long qu'il n'aurait dû. Je sentis le regard de Sciambra (assistant de Garrison) posé sur moi.

    – En usant quelques paires de chaussures, dis-je aussi normalement que possible.

  Je me renfonçai dans mon siège, attendant sa prochaine initiative. J'étais soudain très curieux de savoir à qui j'avais affaire.

  Il se leva une nouvelle fois et fit les cent pas (...).

    – Je vais être très franc avec vous, dit-il. Vous avez fait un boulot formidable compte tenu de vos ressources limitées. Mais tout ce que vous pouvez espérer c'est créer encore plus de confusion. Vous ne ferez aucun bien à ce pays. Et vous ne vous ferez aucun bien.

  Il revint s'asseoir.

  Je ne dis rien.

    – Votre place n'est pas ici, poursuivit-il. Vous êtes trop bon pour cette besogne (...).

    – Mon travail m'occupe beaucoup (...).

   – Ridicule. Vous devriez occuper un poste digne de vous, où vos décisions auraient une réelle importance. Ici, vous vous attaquez à la face nord de l'Everest.

  Il se pencha vers moi et affirma en martelant le bureau de son soigt impeccablement manucuré :

    – Je suggère que vous acceptiez de devenir juge fédéral, un poste à la hauteur de vos talents.

  Il se renfonça dans son fauteuil, un demi-sourire satisfait aux lèvres.

  Je restai muet et l'observai.

  – Je ne suis pas en train de dire que vous pourriez devenir juge fédéral, reprit-il. Je vous garantis que vous aurez ce poste.

    – Et que dois-je faire en échange ?

   Il ne parut nullement démonté.

    – Arrêter votre enquête.

  Pendant un instant, personne ne dit rien. Miller brisa à nouveau le silence.

    – Vous avez fourni, avec votre équipe, un effort magnifique. Mais tout ceci est fini et bien fini. Même les journaux de votre ville sont déjà après vous et ce n'est que le commencement, mon garçon, seulement le commencement.

    – Quand pensez-vous m'obtenir ce poste ?

   – Ordinairement, ces choses prennent du temps. Mais dans votre cas, avec votre dossier, ce sera rapidement expédié. Croyez-moi.

  Je me renversai en arrière et posai mes deux pieds sur le coin de mon bureau. Je le fixai droit dans les yeux avant de parler.

    – Monsieur Miller, dis-je, nous nous sommes très mal compris. Je n'ai pas la moindre envie de devenir juge fédéral. Et rien ne pourra m'empêcher de poursuivre mon enquête sur le meurtre de John Kennedy.

  Je ne bougeai pas d'un pouce de façon qu'il ne puisse me serrer la main. Je me tournai vers Sciambra.

    – Andrew, Monsieur Miller et moi avons terminé notre conversation. Pouvez-vous le faire escorter jusqu'à la porte de service ?

  Miller était stupéfait. Je le voyais serrer les mâchoires.

  Sciambra l'accompagna dehors et revint une minute plus tard.

    – Les salauds, ricana-t-il. Ils croient pouvoir acheter tout le monde... (Il fit une pause et me regarda) Bon, ils vous ont offert la carotte et vous l'avez refusée. Vous savez ce qui vous attend maintenant ?"


  Taupe Boxley.

  On refusa des extraditions à Garrison (Dulles...).

 

  Qui était donc ce mystérieux John Miller pour être aussi bien informé de certaines des activités de Garrison qui n'avaient jamais été révélées ?

 

  Toujours dans le domaine des personnages mystérieux qui montrent que l'enquête de Garrison dérangeait énormément, intéressons-nous à un certain Edward James Whalen.

  Né à Philadelphia, Pennsylvanie, le 10 décembre 1923, Whalen avait quitté l'école à 14 ans pour aider sa famille. Puis, condamné à plusieurs reprises pour vols à main armés et avec effraction, il avait passé la majeure partie de sa vie d'adulte en prison. Au fil des années, il avait acquis la réputation de véritable criminel professionnel.

  Libéré sur parole du pénitencier de l'État de Pennsylvanie le jour de son anniversaire en 1964, il se rendit à Philadelphie pour passer un peu de temps avec sa famille. Puis il replongea très vite dans la criminalité.

  À peine Whalen libéré, un ami, dont il préféra taire le nom, lui affirma sans en dire plus qu'il lui était possible de se faire beaucoup d'argent. Il rejoignit cet ami en février 1965 à Columbus, Ohio, à bord d'une Chevrolet Impala de 1964 qu'il avait volée dans la partie nord de l'État de Pennsylvanie. Ce dernier le mit alors en contact téléphonique avec un "gaillard" de La Nouvelle-Orléans dont le nom commence à nous être familier : David Ferrie, qui demanda à Whalen de venir le rejoindre à La Nouvelle-Orléans, ce qu'il fit (en utilisant la même voiture que celle qu'il avait volée en Pennsylvanie, voiture qu'il abandonna une fois arrivé).

  Ferrie et Whalen se rencontrèrent pour la première fois à l'Absinthe House (un bar) sur Bourbon Street. Bien mal habillé, Ferrie parut soûl à Whalen. Vantant au passage ses qualités de pilote, il assura à ce dernier qu'il y avait beaucoup d'argent à la clé et qu'il lui était possible de le faire sortir du pays en avion au cas où. L'entretien dura environ une demi-heure, mais Ferrie ne révéla rien de précis à Whalen sur ses intentions. Une seconde réunion fut planifiée pour le lendemain, au même endroit. Mais, cette fois-ci, un troisième personnage allait s'immiscer.

  Et ce personnage, on le connaît bien : Clay Shaw ! (que Ferrie présenta à Whalen sous le nom de Clay Bertrand, mais que Whalen, bien entendu, identifia formellement comme étant Clay Shaw. Dans les lignes qui suivent, nous utiliserons le nom de Shaw).

  Après s'être retrouvés à l'Absinthe House, les trois hommes se rendirent à l'appartement de Ferrie, que Whalen décrivit très précisément. Ferrie expliqua alors à Whalen ce que lui et Shaw attendaient de lui. Le contrat était on ne peut plus clair : il fallait éliminer un individu. Du point de vue de la rémunération, il était prévu que Shaw avance 10 000 dollars avant l'assassinat auxquels s'ajouteraient 15 000 dollars une fois la mission accomplie. Ensuite, le directeur de l'International Trade Mart fournirait une faux passeport à Whalen et Ferrie l'emmènerait au Mexique par avion. Sans pour autant dévoiler son identité, Shaw expliqua que la cible pouvait l'envoyer derrière les barreaux pendant un bon moment pour quelque chose, somme toute logique de pas très nette, qu'il (Shaw) avait fait il y a quelques temps. Mais Whalen n'était pas emballé par le contrat. Toutefois, il ne prit pas de décision définitive et un troisième rendez-vous fut convenu pour le lendemain.

  Le lendemain, Whalen et Ferrie se retrouvèrent au Moran's Restaurant à 10h30. Ce dernier proposa alors au premier de faire un tour en voiture, et ce n'est qu'à ce moment-là que l'identité de la cible fut abordée. Ferrie demanda à Whalen s'il avait jamais entendu parler d'un certain... Jim Garrison ! Whalen ayant répondu par la négative, son interlocuteur l'informa que Garrison était le procureur de La Nouvelle-Orléans. Ce renseignement ne plut pas du tout à Whalen, pour qui il était absolument impensable d'assassiner un officiel de cette importance. Ferrie, bien sûr, essaya en vain de le faire changer d'avis. Mais, une fois de plus, Whalen ne mit pas fin aux négociations.

  Les deux hommes se donnèrent rendez-vous la nuit suivante à l'Absinthe House, puis se rendirent chez Shaw. Au début, seuls Shaw, Ferrie et Whalen étaient présents. Les deux premiers essayèrent sans cesse de faire revenir ce dernier sur sa décision. Environ une demi-heure après, un petit homme grassouillet aux lunettes noires débarqua. Shaw le présenta à Whalen sous le nom de Dean Andrews. Qui était-ce ? L'avocat que Shaw avait joint le lendemain de l'arrestation d'Oswald pour lui proposer de défendre l'assassin présumé de Kennedy. Shaw et Andrews s'isolèrent pour discuter, puis l'avocat partit peu après. L'homme d'affaires rejoignit alors Ferrie et Whalen, toujours dans le but de persuader ce dernier d'assassiner Garrison. Shaw lui expliqua qu'il avait quelques recherches à son sujet et qu'il savait que sa fille était atteinte de la polio. Shaw assura Whalen que, s'il acceptait le contrat, il financerait les meilleurs soins médicaux pour celle-ci ainsi que son entrée à la faculté. Mais rien n'y fit : il était hors de question pour Whalen d'assassiner un représentant de l'État. Sur ce, Ferrie et Whalen s'en allèrent. Dehors, Ferrie l'avertit qu'il faisait une erreur et que "Bertrand" pouvait faire beaucoup pour lui. Puis le pilote se mit à parler d'un autre personnage qui n'avait à aucun moment été le sujet d'une quelconque conversation auparavant : un certain Lee Harvey Oswald. Il expliqua ainsi à Whalen que Shaw avait fait beaucoup pour Oswald  l'ayant par exemple aidé financièrement ou ayant encore contacté des gens à Cuba ou au Mexique pour lui , et que c'était uniquement parce que ce dernier avait "tout fait foirer" qu'il avait été tué. Ce fut la dernière fois que Whalen vit Shaw et Ferrie.